Comment on dit déjà? Vous avez eu de la chance?

Comment on dit déjà? Vous avez eu de la chance?
Hier on était vendredi. Et j’aime le vendredi. C’est la fin de la semaine, on est crevés mais on a bien bossé, on prévoit toujours un petit apéro avec les enfants, et après c’est le week-end. Et c’est cool.
Hier on était vendredi. On est rentrés plus tard que d’habitude, mais on a préparé un petit apéro. Comme si de rien n’était. Parce que c’était vendredi. Et après c’est le week-end.
Hier on était vendredi. Un vendredi qui a sonné comme un jeudi. Comme le jeudi 17 novembre 2016. En condensé, en plus rapide.
C’est une belle date, le 17 novembre 2016. C’est une des plus belles de ma vie.
Ma petite Romane dormait. Mon Clément dormait. J’ai perdu les eaux très tôt, mais sans stress. J’ai fait ma toilette, préparé un café. On a attendu, excités, pour réveiller la petite miss. Ma Romane, aujourd’hui tu vas rencontrer ton frère.
Et en voiture tous les 3 direction la clinique. Avec la valise et le dossier de grossesse. Tu vois ma Romane, c’est ici que tu es née l’année dernière. Regarde un peu, Papa était garé ici le jour où on est rentrés à la maison. Et ici il a sauté de joie avec toi dans le cosy.
Bonjour Docteur, j’ai perdu les eaux. Je suis en avance d’un mois. Installez-vous Madame.
Je me change. Elle est belle Maman avec la blouse bleue dis ? Et mon petit cœur dans la poussette qui se demande ce qui se prépare. C’est pas facile à 14 mois.
Il est 7:30. Et je suis bien. Et j’explique, comme d’habitude. J’ai l’habitude d’expliquer. C’est mon métier.
J’ai eu une césarienne il y a 14 mois. Car ma Romane se présentait en siège et j’ai un utérus fragile. J’ai été opérée d’endométriose un an avant la naissance de Romane. Mon gynécologue a précisé qu’il ne fallait pas faire durer le travail plus d’une heure et demi, deux heures, pour ne pas risquer une déchirure. J’ai un utérus en mauvais état. Si ça dure il faudra faire une césarienne.
Ah.
Je vais chercher votre dossier.
J’ai pas trouvé votre dossier.
Ah.
Et où avez-vous accouché y a un an?
Ici. Là. Dans la salle en face en fait.
Ah.
Madame, on ne va pas faire de césarienne, vous allez offrir une voie basse à votre fils.
(Vous êtes sûr ? Mais moi on m’a dit… Je vous ai dit pour l’endométriose? L’opération? Vous savez faut pas que le travail dure… mon utérus va pas tenir…)
Allez Madame, vous allez offrir une voie basse à votre fils.
Vous allez offrir une voie basse à votre fils.
Vous allez offrir une voie basse à votre fils.
8h. 9h. Je peux avoir un ballon?
10h. Je peux voir le docteur?
11h. Je peux avoir un ballon?
12h. Je peux voir le docteur?
Tenez, un ballon.
13h. Je peux voir le docteur?
14h. Je peux voir le docteur?
Je veux voir le docteur.
Je veux voir le docteur.
J’ai mal. Je veux voir le docteur.
Madame, ça fait mal de donner la vie.
Sans déconner.
15h. 16h. 17h. 18h. Je veux voir le docteur.
Ça bip. Ça bip putain.
Je peux voir quelqu’un ? Y a quelqu’un ?
Il fonctionne pas ce bouton c’est pas possible. Ça bip. Ça n’arrête pas de biper.
Allô, je suis bien à l’accueil de la clinique? Je suis en salle d’accouchement, ça bipe de partout, mon mari est parti chercher ma grande à la crèche, je suis toute seule, personne ne vient. Vous pouvez me mettre en relation avec le service?
Ne quittez pas. Bip. Bip. Bip.
La porte. Oh bah c’est pas la peine de vous mettre dans cet état là ! C’est la péridurale qui fonctionne pas c’est tout.
Et la porte. Et de nouveau seule.
Seule. Et j’ai mal.
Et Clément qui revient. Ouf. Il a trouvé une amie pour garder Romane à la maison.
Je ne suis plus seule. J’ai mal quand même.
La porte. Un docteur. Anesthésiste. Un mot gentil. Et code rouge. Tout le monde sort. Dehors. Code rouge.
Clément.
Code rouge.
On m’attache les poignets. Je tremble. Fort. Ça fait bouger la table métallique. Ça fait du bruit.
Code rouge.
Ça va Madame?
Je sais pas.
Scalpel.
A vif.
Oh putain il est là.
Elle parle de quoi la dame?
Oh un bébé. C’est pas le mien, il est mou, et gris. Ou bleu. Il pleure pas.
Massage cardiaque.
Encore.
Encore.
Encore.
C’est long. Et ce putain de bruit de métal. Vous pouvez pas arrêter ce bruit merde.
Ils emmènent le bébé. Il est où? Clément?
C’est moi qui fais ce bruit de métal. C’est pas des tremblements, comment ça se fait que je bouge comme ça. Pis il fait froid putain.
Clément.
Ils reviennent. Il a quoi sur le visage le bébé? C’est Gabin? C’est mon Gabin? Mais il a pas pleuré? Et c’est quoi tout ça, il est branché, pourquoi je peux pas le prendre dans mes bras.
La porte.
Le docteur.
Celui qu’on a vu en arrivant 15h plus tôt.
Celui qui m’a dit d’offrir une voie basse à mon fils.
Celui à qui j’ai expliqué mon histoire.
Celui qu’on a appelé toute la journée.
Celui qu’on n’a pas revu de toute la journée.
Ah bah vous avez eu de la chance Madame. A 2mn près, y avait plus de Maman et y avait plus de Gabin. Vous avez eu de la chance.
Heureusement que mes poignets sont encore attachés.
APGAR à 0-0-4.
Mon bébé est placé dans une grosse boîte. Avec le SMUR tout autour. Je le regarde glisser vers cette putain de porte. Clément, le lâche pas.
Et moi. Les poignets attachés. Sans bébé. Seule. Encore. Après une rupture utérine complète.
On pouvait pas prévoir Madame. C’est très rare. Vous avez eu de la chance.
C’est marrant parce que moi j’avais prévenu. J’avais expliqué. Et vous Docteur, vous avez de la chance. Que mes poignets soient attachés.
Et j’ai froid. Et je remonte en chambre. Ils ont repris le ballon. Je n’en aurais plus besoin. Ils ont repris le paquet de couches. Putain pourquoi ils ont repris le paquet de couches. Ah bah j’ai pas de bébé. Pas de bébé, pas de couches.
Même pas de larmes le 17 novembre 2016. Mais j’aurais du pleurer. J’aurais du crier. J’aurais du hurler.
Ça sert à rien d’expliquer les choses. Ça sert à rien d’être poli. Ça sert à rien tout ça.
Ah mais si Madame avait hurlé pour avoir la césarienne on lui aurait faite.
7 ans après. Quand des médecins et des experts, des hommes, te prouvent la puissance de la mauvaise foi, de l’incompétence, et de l’injustice.
Hier on était vendredi. Et en quelques heures, on m’a fait revivre mon 17 novembre 2016. En plus condensé, en plus rapide. En plus violent.
Eh bah putain. Si c’est ça qu’on appelle avoir de la chance…



4 Commentaires
C’est scandaleux. Tu es courageuse de nous partager ça. Terminé d’être polis.
Ça pourrait être un bel essai littéraire émouvant, poignant et extrêmement bien écrit.
C’est la réalité douloureuse, cauchemardesque et révoltante.
Respect et admiration pour la courageuse maman et honte à ceux qui sont responsables et coupables .
L’injustice pratiquée avec le plus grand mépris et en toute impunité.
Innommable de vous faire revivre ce calvaire et de pratiquement vouloir vous en rendre responsable.
Il faut absolument que les coupables soient reconnus et punis à la mesure des préjudices subis et leur interdire de pratiquer un métier qu’ils salissent.
On a beau connaître cette histoire de vos vies, la lire ainsi la rend presque plus difficile encore… comme une envie de révolte face à cette incompétence et cette injustice!